Justice : imposture à la source

Alors que le tribunal démocratique est né sur la scène athénienne avec l’Orestie d’Eschyle – qui accomplissait l’exploit de pacifier, à la ville, une grave crise politico-judiciaire –, les étudiants en droit apprennent que leur mythe fondateur est l’Antigone de Sophocle, présentée seize ans plus tard.

Pourtant, c’est avec l’Orestie qu’émerge sur la scène athénienne, et dans la littérature, rien de moins que l’indépendance de la justice. Et là que naît le tribunal avec ses fondamentaux : l’enquête et l’appel aux témoignages ; la question des circonstances atténuantes ; la présence d’un procureur et, pour l’accusé, d’un défenseur ; le débat contradictoire public, le dernier mot offert à la défense ; le jury et son vote à bulletins secrets ; le jugement de l’homme au-delà des faits. Enfin le bénéfice du doute, source de notre précieuse présomption d’innocence. 

Rien de tel dans Antigone. Nulle fondation de la justice, encore moins de tribunal digne de ce nom. L’action se joue sous la tyrannie du roi Créon qui réunit les pouvoirs politique, législatif, juridique et policier. Aussi est-ce faute d’indépendance de la justice qu’Antigone, pour avoir contrevenu à la loi de Créon qui lui interdit d’enterrer un frère, est condamnée à mort et enterrée vivante. Imbattable pour nous serrer le cœur, Antigone, faute de justice, aboutit à un désastre. C’est le mythe de l’injustice. 
Qu’est-ce que ça change ?

Concrètement, l’adoption d’Antigone par les métiers juridiques fait vertu aux juges de s’interroger : faut-il appliquer la loi ou faire comme Antigone, et écouter plutôt leur cœur ? 
Pertinente sous la dictature de Créon, cette question signe, en démocratie, une justice où le juge peut estimer plus noble de trancher selon des lois non écrites, secrètes : ses opinions, son idéologie. La place d’Antigone auprès des métiers de la justice ressemble à une version cultivée du « mur des c… ». Version qui ne s’en tiendrait pas à un syndicat, mais irriguerait la culture juridique dès l’université, à la source. Chacun est fondé à soupçonner les jugements d’être idéologiques tant qu’Antigone siège cachée sous la robe du magistrat. Nous sommes atteints.

À l’heure des États Généraux de la Justice, il est temps de rétablir la vérité, toute la vérité.
Mais que les hommes de loi se rassurent : ils bénéficient des circonstances atténuantes et même de la présomption d’innocence.
Alors quel phénomène les a détournés de l’Orestie d’Eschyle ? Est-ce le contenu de l’œuvre ? Son interprétation ? La réputation malmenée d’Eschyle ? L’avis de l’Encyclopedia Universalis selon lequel on ne peut être supérieur à Sophocle ? 

Les réponses et la suite dans La fille de Sparteéd. Le Passeur, Paris, 2021. 

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