« Le capitalisme de confrontation entre capital et travail est mort » 2

2e Assises de la Performance Sociale le 24 juin 2015 à Paris.
Conversations et mise en perspective.
Où le futur s’incarne dans un entrepreneur de 15 ans et deux hommes de foi renvoient aux racines. 

 (Les orateurs sont les bienvenus pour demander toute modification sur les propos retranscrits dont ils conservent, bien sûr, la propriété intellectuelle)

CONVERSATIONS

Animées par Nathalie de Baudry d’Asson, présidente du Lien Public.

1 – Avec Jordan Casey, plus jeune entrepreneur d’Europe

À 9 ans, Jordan a appris tout seul à coder en lisant et regardant des tutoriels. À 15 ans, plus jeune entrepreneur d’Europe, il est à la tête de deux start-ups : Casey Games, et Teach-Ware créé pour aider les enseignants à conserver les données sur leur classe, parce que l’institutrice de Jordan avait perdu le cahier de présence et notes de ses élèves.
Regard du tout jeune homme sur le management, l’entrepreneuriat, le capitalisme et la performance sociale. Enjoy.

Nathalie de Baudry d’Asson : Comment êtes-vous devenu entrepreneur ? Qu’est-ce qui vous motive ?

Jordan Casey : Pour moi, devenir entrepreneur s’est fait naturellement. Ce qui me motive, c’est d’aider les gens en résolvant des problèmes

N. B. A. : Pourquoi est-ce que votre génération a un tel goût pour entreprendre ?

J. C. : Nous sommes nés dans Internet, c’est facile de ne pas avoir peur. Autrefois, pour lancer mes jeux il aurait fallu que je m’adresse à un éditeur, que j’en convainque un. Là, je n’ai eu besoin que d’un click.

N. B. A. : Vous êtes un président et manager qui emploie des gens, parmi lesquels certains sont plus âgés que vous. Est-ce que ça vous impressionne ? Comment managez-vous ?

J. C. : J’emploie trois au quatre personnes. Le premier avait le même âge que moi, nous avions nos examens ensemble. Le facteur intimidation est venu quand ils ont été plus âgés, mais je montre que je sais ce que je veux et où je vais. Tout le monde a une voix pour donner son opinion et reçoit la même reconnaissance. Et je prends les décisions.

N. B. A. : Croyez-vous en l’avenir du capitalisme à performance sociale ?

J. C. : Je crois que le capitalisme à performance sociale jouera un rôle de plus en plus grand dans les années à venir. Par exemple, Google écoute l’opinion de tout le monde. La performance sociale est autant égalitaire que financière.

N. B. A. : Votre génération a une attitude plus collaborative que la nôtre

J. C. : Ma génération croit dans le partage, les sources ouvertes, nous avons une intrépidité, pas peur, ma génération est plus à l’aise avec le changement que la vôtre.

2 – Avec Haïm Korsia, Grand Rabin de France et Frère Samuel, philosophe et théologien de la communauté des Frères de Saint Jean

Où l’on apprend, toujours sous l’excellente animation de Nathalie de Baudry d’Asson, présidente de Lien Public, qu’on est passé en deux ans de la question : « le Capitalisme Responsable, est-ce nécessaire ? », à : « Comment faire ? ».
Où il est question du « saut de la confiance » et du rôle central de la bienveillance réciproque, source d’un plaisir tel qu’il n’y en a « pas de plus profond ».

Haïm Korsa : La grande différence entre les premières assises et maintenant, c’est que vous êtes passés de la question : « le capitalisme responsable, est-ce qu’il faut le faire ? » À la question : « comment faut-il le faire ? » Vous ne présentez pas seulement l’image d’une plus grande responsabilité, mais aussi des actions concrètes.

Frère Samuel : Le « comment » touche le noyau dur de la question. La performance sociale, ça se passe entre les personnes. C’est dans la relation dans les équipes que ça va se jouer et c’est là que ça devient crucial. Cela pose la question de la confiance dans une société qui aspire à la convivialité au partage et où, paradoxalement, la confiance entre les personnes n’augmente pas.
Est-ce qu’on partage le risque, est-ce qu’on mutualise le risque ? C’est le saut de la confiance.

H. K. : C’est vrai qu’il y a une mise à distance du risque et, simultanément, un grand attachement à l’entreprise. Cependant, les jeunes de 30 – 40 ans pleins de diplômes sont capables de lâcher une boîte quand ils ne se sentent plus en adéquation avec le projet global de la boîte et cela, c’est nouveau.

F. S. : Il faut vaincre le fantôme de la manipulation, de l’instrumentalisation des individus les uns par les autres via le système, ce mythe négatif nourri de la crainte de se faire avoir par les autres ou le système. Il y a un risque partagé, comme quand on est encordé en montagne. Jusqu’où sommes-nous capables de le prendre ? Jusqu’où acceptons-nous d’être interdépendants ? Jusqu’au planétaire ?

Prendre le risque d’être complètement ensemble, mettre les forces à l’œuvre dans ce temps de la mondialisation avec l’aspiration de les mener vers le bien, de faire vivre la bonté, cela ne vit que dans l’échange et le partage.

N. B. A. : Quel est votre regard sur le capitalisme ?

H. K. : Trois rabbins discutent :

  • Rabi Oud dit : c’est magnifique, ils font des ponts qui relient les gens, ils urbanisent, ils font des bains
  • Rabi Oussé se tait.
  • Rabi Shemon dit : c’est nul, ils font des ponts pour faire des péages, de l’urbanisme pour y installer la prostitution, des bains mais pour la luxure.

Qui a raison ? Le capitalisme rapproche, développe. Rabi Oussé se tait, il n’y a rien à dire, seulement à faire avec ce qu’on a. Rabi Shemon parle de ceux qui sont écrasés, du Nord qui se construit aux dépens du Sud, du tout devenu marchandise, jusqu’à l’homme et la femme. L’idée, c’est de penser ensemble les trois rabbins, y compris celui qui se tait. De les prendre tous les trois avec bienveillance, sans ignorer ni l’avancée, ni le fait que des vies en paient le tribu.

F. S. : Les bienveillants sont souvent discrets. Se sont des personnes ressource, des gens précieux qu’il faut écouter. On n’évalue pas des talents comme on évalue la bienveillance. Mais il y a peu de plaisir aussi profond que la bienveillance réciproque, que le plaisir d’être bien ensemble.

H. K. :Quand il y a une tension dans l’entreprise, on a tendance à vouloir alléger. Imaginez qu’on tente d’alléger un avion en ne gardant que les pièces indispensables. Et comme l’huile n’est pas une pièce, on enlèverait l’huile. L’huile, union fraternelle qui coule depuis la tête d’Aaron, puis sur sa barbe et jusqu’aux franges de son vêtement. La bienveillance versée depuis la tête, le sommet, puis le long de la barbe (la ligne hiérarchique), jusqu’à la frange du vêtement où elle rejoint l’extérieur de l’entreprise.

F. S. : Il est plus difficile de maintenir la bienveillance quand on a eu l’expérience du mal. Cela fait une fraternité moins spontanée, mais choisie. Il y a beaucoup de curseurs dans l’entreprise. Ce serait intéressant de régler les autres curseurs sur celui de la bienveillance.

N. B. A : Vous qui êtes des hommes de perfection, êtes-vous optimistes sur la conscience qui s’élève vers un capitalisme responsable ?

H. K. : Moi, homme de perfection… poil au menton ! La perfection de l’homme, c’est sa capacité à se perfectionner. Je ne suis pas un homme de perfection, mon épouse est là pour me le rappeler tous les jours.
Pour répondre à votre question par une nouvelle histoire : un marchand de poterie veut s’installer dans une rue pleine de potiers. Il vend ses poteries beaucoup moins cher que les autres potiers qui se tournent vers les rabbins : « Rabbis, il vend moins cher, est-ce qu’il a le droit ? »

  • Rabi Ouda dit : « non, il va appauvrir tous les autres vendeurs »,
  • D’autres rabbins disent : « oui, grâce à lui tout le monde peut acheter des poteries »

À nouveau, il faut les penser tous les deux.Les progrès réalisés ouvrent, dans une tension éthique, des progrès entre les deux.

F. S. : Le philosophe en moi est pessimiste parce que les logiques humaines à l’œuvre sont rarement marquées par la vertu, le courage et le sacrifice de soi.
Mais le frère en moi est optimiste parce que la tension, la détresse dans laquelle nous met ce monde merveilleux et stressant, peut nous rapprocher les uns des autres.

Clic pour la 3e partie : expériences

Les Deuxièmes Assises de la Performance Sociale créées par le Think Tank « Mouvement pour un Nouveau Pacte Social fondé sur la Confiance et la Performance » et organisées par CapitalCom, se sont tenues au Théâtre de l’Espace Pierre Cardin le 24 juin dernier sous le parrainage d’Engie, L’Oréal, Orange, Groupe Renault, Suez Environnement.

 

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